Les voiles peintes

 
Dessine-moi un mouton!
 

Dessine-moi un mouton!

 
35,6 ft x 11,6 ft.
11 m. x 3,50 m.
 


Je le dis, je l'avoue, je suis jaloux…Voile Dessine-moi un mouton.

… sur la plage, une bûche anodine, l'air de rien. Près de la côte, des voiliers qui cherchent le vent. Tout est calme, une coureuse des grèves est repartie si loin que je ne la vois plus. Elle m'a dit d'attendre là pendant qu'elle est allée chercher son camion dans le stationnement au bout de la vue. Elle m'a dit aussi : « Je reviendrai et me stationner en face de la maison vis-à-vis l'endroit où tu te trouves. Je demanderai alors au propriétaire du terrain si je peux l'emprunter pour venir à ta rencontre, de là nous pourrons amener la bûche vers le camion».
Moi, sur la plage, j'avais bien exécuté ses ordres, je restais là sans bouger près de la buche à l'affût du malotru qui s'en rapprocherait avec de mauvaises intentions. Ma coureuse des grèves fait partie de ces dames sculpteuses, elle est bizarrement sympathique si bien qu'elle projette ses gestes adroits dans des formes toutes aussi bizarres comme cette bûche pour en faire ressortir des charmes insoupçonnés. Je l'aime bien cette vieille folle qui trouve toujours quelque chose à me dire sur mon compte, souvent des choses difficiles à entendre pour qui  est quelque peu fragile. Mais j'aime bien lorsqu'elle vit et elle vit souvent.
J'attends donc près de la bûche comme un chien attendrait après s'être laissé commander de rester là sans bouger. Je garde au cas où elle me donnerait un «nonosse». Je garde et je regarde. Pas comme un voyeur mais comme quelqu'un qui apprécie profondément avoir des yeux et s'en servir.
C'est long. Je sais car je l'ai suivi du stationnement jusqu'ici. Nous avons enjambé des herbes de mer, des rochers jadis semés ça et là par une explosion de terre. Nous avons traversé le sable, des surfaces énormes de sables fin qui nous regardait passer. J'ai trouvé que c'était loin pour se rendre enfin à cette masse anodine de bois qui deviendrait plus tard, je le saurai beaucoup plus tard, une méduse multicolore.
Je me demande parfois si les gens m'ont oublié, si j'ai été délaissé comme un chien malaimé. Mais non, elle aime tellement les animaux que je ne dois pas avoir peur. J'oublie ce délire et je regarde au large. Ces voiliers n'avancent guère, ils semblent même ancrés. Ils sont suspendus dans le temps qui est d'une si grande lenteur que mon regard s'en détourne. Et puis, c'est bien fatiguant de se branler la queue aussi vainement en attente de gens qui pourraient venir me nourrir mais qui ne réussissent pas à se dégager de leur pesanteur.  
Je regarde ailleurs. Sur la véranda du chalet vis-à-vis moi, un homme chapoté de paille se livre à une lecture effrénée. Avec tout ce calme autour, il doit lire Histoire de Pi. Moi j'ai tout tenté pour séduire ce livre mais il n'a pas répondu à mes avances. L'homme de paille semble apprécier.


Ma folle se pointe enfin le nez. Sa démarche souriante me dit qu'elle a réussi à charmer un autre animal que moi. J'en rougis comme s'il était possible que les poils d'un chien rougissent.  Elle arrive, elle me raconte tout en regardant sa bûche qu'elle imagine surement dans sa version terminée. J'ai mal au dos.
Nous nous penchons pour lever cette forme, je la prends par ce qui a jadis été une branche et nous la portons tant bien que mal jusqu'au camion stationné en face du chalet du monsieur en paille. Elle se surprend de mes raideurs de ti-vieux, moi je suis surpris de sa surprise.  Je suis noué plus que la bûche elle-même, elle devrait plutôt me montrer comment faire pour me défaire de ces nœuds de corps et d'âme.
Malgré nos malaises réciproques, nous réussissons à la grimper dans le coffre du camion. Je lui souligne cette victoire sur nous-mêmes. Nous reprenons la route jusqu'à cet arrêt dans une forêt où elle ira se changer. Je la vois à moitié nu et mes malaises aux os en prennent pour leur rhume, elle est pas mal cette vieille folle, mais la seule chose qui s'érige alors en moi à part  une tension artérielle, c'est une gêne.
Je le dis, je l'avoue, je suis jaloux. J'aimerais bien goûter à son effervescence mais voilà qu'il me faudrait colorer mes médicaments en bleus.

Marc-André Lévesque
Mai 2013
Voile peinte, Dessine-moi un mouton.
 
 


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