Les voiles peintes

 
Le hibou !
 

Le hibou !

 
Hauteur: 23 ft (7 m)
Largeur: 7,5 ft (2,3 m)
Surface: 86,3 sqft (8,1 m²)
Type de voile: Grand voile
 


Je crois que sans amour, l'histoire ne peut exister, je parle ici de l'amour de la vie en général.  Voile Le Hibou.

Il avait tout du hibou. Des yeux grands ouverts, bleus comme un ciel ensoleillé ou un fleuve près duquel il habitait. Des sourcils si fournis qu'on aurait dit qu'ils avaient été semés là pour protéger toutes les familles du village contre des attaques sournoises toujours possibles. De plus ils étaient en forme d'accents circonflexes. Ça donnait au Monsieur un air austère qui n'attirait aucunement notre sympathie. Se cheveux étaient embroussaillés de telle façon qu'on pouvait facilement y déceler des oreilles pointus. Tout cela reposait sur des épaules retombantes et comme il était toujours habillé de gris, l'allure était «hibouësque». S'il avait grimpé à un arbre pour s'y percher sur une de ses branches, s'il s'y était tenu la nuit, la méprise aurait été totale.
Nous étions jeunes, de cet âge moqueur qui  ne tolère pas les comportements marginaux. Nous aimions ironiser sur tous ceux qui au village essayait d'être plus ou moins à part. Alors que leur marginalité pouvait être absolument respectable, nous nous faisons une fierté d'en décrire les moindres détails par nos mimiques, disons-le, nos singeries. Nous faisions des caricatures à grands traits de sarcasme.
Certains soirs, il nous arrivait de rencontrer Monsieur Le Hibou, ce n'est pas vraiment son nom, mais nous aimions mieux lui donner celui-ci. À chaque fois que nous le croisions, il émettait des sons qui s'apparentaient aux cris du hibou mais plus étouffés. Jouait-il la comédie? Nous nous contentions alors d'imiter ce bruit et nous allions même jusqu'à le suivre quelques instants en reproduisant sa façon de marcher. À chaque fois, il s'arrêtait, se retournait en donnant l'impression de nous admonester.  Bêtement, nous prenions la fuite comme des peureux que nous étions.
Individuellement, nous le craignions. Souvent même, dans nos rêves, il devenait un personnage féroce et jamais nous aurions osé l'affronter seul.
Vient toujours le moment où il faut se confronter  à notre existence. La rencontre avec Monsieur Le Hibou aura été un hasard. C'était un dimanche. Un dimanche de fête. Pour la première fois, le village avait décidé de fêter le fleuve, qu'il appelait injustement la mer. Pour cette journée, l'accès à l'ancien quai avait été fermé pour y placer un guichet où nous pouvions acheter les billets d'entrée. Les villageois et leur visite devaient obligatoirement passer par là.
Au loin, au-delà du guichet, nous pouvions distinguer des embarcations qui avaient été décorées pour l'occasion. Des bateaux de pêche, la goélette du village, des chaloupes et un voilier. Des tours en mer étaient offerts aux familles qui avaient le pied marin. Des tours pour regarder ou des tours pour pêcher. Sur le quai, il y avait des jeux et des concours de pêche à l'éperlan. Il y avait aussi des musiciens déguisés en matelots et une chorale.
Ma famille s'était présentée la dernière au guichet. Mon père avait payé fièrement les billets à tout son monde, même à la visite.  J'avais franchi la barrière derrière tout ce monde et, Monsieur Le Hibou était sorti d'on ne sait où pour venir à ma rencontre : « Hey, c'est toi le chef du groupe qui me suit parfois pour jouer les haïssables?» avait-il dit avec un sourire narquois et en même temps bizarre. Il avait ensuite tendu la main droite pour me serrer la pince et il m'avait dit : « Je sais que j'ai l'air d'un hibou, à force de pratiques, j'y suis parvenu et vous avez cru en ma comédie. D'autres jeunes, dont tu n'es pas l'ami, me trouvent un air d'ours et d'autres encore de loup. Je change pratiquement à chaque jour. Chose rare, j'ai toujours rêvé d'être un comédien dans une pièce où tous les personnages sont des animaux.  J'y ai tellement rêve qu'un jour, j'ai pris la décision de l'écrire moi-même. C'est maintenant fait et je cherche actuellement des comédiens avec l'air de jeunes animaux».
Il avait dit que moi, par exemple, j'avais l'air d'un raton laveur.  Je l'avais regardé quelque peu intrigué puis je l'avais quitté pour aller rejoindre ma famille avec laquelle j'allais passer une magnifique journée en pensant occasionnellement à ce Monsieur Le Hibou qui m'avait identifié pour jouer dans sa pièce. Une première au monde…

Marc-André Lévesque
Mai 2013
Peinture sur voile intitulée Le Hibou
 
 


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