Les voiles peintes

 
Pub:  L'orage!
 

L'orage!

 
Hauteur: 28 pi ou 8,4 m
Largeur: 9 pi ou 2,75
Type de voile: Grand voile
 


J'ai de la fuite dans mes idées – Voile L'orage

Lorsque je jouais à la cachette avec mon père, c'était toujours long. Ça commençait tôt le matin, nous prenions à peine le temps de manger et ça finissait tard, un peu avant de tomber dans un profond sommeil. C'était merveilleux.
Cette journée de juin n'était pas différente des autres, notre jeu avait commencé plus tôt qu'à l'habitude. L'odeur n'était pas la même et la densité de l'air non plus. Mon père avait décidé de jouer en forêt. J'avais trouvé l'idée intéressante quoique un peu intrigante. Je n'étais pas reconnu pour ma bravoure. Mon père le savait et nous avions commencé le jeu dans une partie plus aérée de la forêt, en allégeant quelque peu les règles, je m'étais senti en sécurité. Il me semblait quand même que mon père avait un drôle de regard et parmi les règles qu'il avait modifiées, il avait inséré de nouvelles questions énigmatiques. « Il faut se mettre en tête de beaux souvenirs», aimait dire ma mère et ce jeu en fait partie.
Nous nous étions amusé grandement jusqu'à l'heure du midi. Mon père plus fatigué qu'à l'habitude avait trouvé une place confortable près d'un arbre où nous nous étions assis. Celui-ci gisait sur le sol, probablement couché là par un grand coup de vent qui l'avait cassé. Près de nous, à nos pieds, une boîte à lunch contenait bien entendu un lunch mais aussi un objet que je n'avais jamais vu. Il était caché par un tissu. Mon père l'avait déposé près de lui et nous avions mangé en silence tout en posant nos regards autour de nous. Cette forêt m'apparaissait moins angoissante.
Son odeur était forte, la journée était humide, il avait plu durant la nuit. Les oiseaux restaient tranquilles, ils étaient en attente. Les moustiques se faisaient persistants comme des vendeurs d'automobiles et nos corps leur étaient offerts en option. Mon père avait l'habitude, il était bûcheron. Il ne bougeait pas malgré les nombreux assauts. Quelques coups de vent venaient  parfois les dégager. Heureusement pour moi.
Nous regardions cet espace vert comme si nous avions été à l'intérieur d'une cathédrale. Impressionnant. Je regardais parfois mon père. Au-dessus de sa tête, le bleu s'approfondissait. Rarement avions-nous engagé une quelconque conversation ensemble. Je me contentais seulement de le regarder et ça me faisait rêver à ce que je deviendrais lorsque je serais grand comme lui.
Nous avions terminé notre lunch dans un silence total. Avant de retourner au jeu, mon père avait dégagé l'objet du tissu qui le retenait. Il s'agissait d'un carnet noir où il avait l'habitude de compiler des chiffres et des mots que je ne comprenais pas étant trop petit. Il me l'avait mis entre les mains en disant, «C'est à toi maintenant, garde-le précieusement».
Nous étions ensuite repartis, j'avais deux ans. Lorsque j'ai quitté la forêt, j'en avais dix-huit et je n'ai jamais retrouvé ce père tellement il s'était bien caché. S'était-il fusionné à la forêt? Était-il tombé dans un trou, véritable grotte? Ou s'était-il envolé avec les oiseaux? Je ne l'ai jamais su et je ne savais pas non plus comment j'avais pu tenir le coup aussi longtemps dans une ignorance totale.
Je regarde le carnet, les pages son numérotées. À la page 24, il y a cette phrase : « Je ne te l'ai jamais dit, mais tu as bien poussé». Cette phrase écrite avec hésitation, de la main d'un bûcheron, ne m'a jamais quitté. Il m'arrive encore, en me concentrant, de retourner dans cette forêt où je me rends errer avec l'âme de mon père. Nous jouons à la cachette. Mais peut-être que tout cela n'est jamais arrivé car j'ai des fuites dans mes idées.

Marc-André Lévesque
Mai 2013, voile peinte intitulée L'Orage
 
 


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