Un motif voyage mieux qu’un objet

Avatar de Léonie Brassart

·

4 min de lecture

Un objet est lourd, fragile, parfois impossible à transporter sur de longues distances sans se briser. Un motif, lui, voyage sans bagage : il suffit qu’un œil le remarque et qu’une main le reproduise ailleurs, sur une autre matière, dans un tout autre contexte. L’ikat illustre bien ce phénomène, un motif né d’une technique de teinture précise et retrouvé, presque simultanément dans l’histoire, sur plusieurs continents éloignés les uns des autres.

Pourquoi un motif franchit les frontières plus facilement qu’un objet

Un objet lourd ou fragile impose sa propre limite au voyage : une jarre se casse, un meuble ne rentre pas dans un bagage, un instrument encombrant reste au pays plutôt que de risquer le trajet. Un motif, lui, n’a besoin d’aucun support particulier pour circuler : un dessin observé sur un tissu peut être mémorisé, dessiné, puis reproduit ailleurs sur un tout autre support, sans qu’aucun objet d’origine n’ait eu à traverser la moindre frontière.

Cette légèreté explique pourquoi certains motifs se retrouvent sur des continents entiers séparés par des océans, alors que les objets qui les portaient à l’origine n’ont, eux, presque jamais voyagé aussi loin. Le motif devient alors une sorte de langage visuel autonome, détaché de la matière et de la technique qui l’ont fait naître, ce qui explique aussi pourquoi il finit souvent par être copié sans que la technique d’origine ne suive.

Une technique de teinture avant d’être un motif

L’ikat n’est pas d’abord un dessin, c’est un procédé : les fils sont ligaturés en certains points précis avant d’être teints, puis tissés, ce qui empêche la teinture d’atteindre les zones protégées par la ligature. Le résultat produit ces contours légèrement flous, jamais parfaitement nets, qui caractérisent immédiatement un tissu en ikat par rapport à un motif simplement imprimé ou brodé après le tissage.

Cette technique s’est développée de façon indépendante dans plusieurs régions du monde, sans qu’aucune ne l’ait nécessairement transmise à l’autre en premier : en Indonésie, où elle occupe une place particulièrement importante dans plusieurs traditions textiles, en Inde, en Asie centrale le long des routes commerciales anciennes, mais aussi dans les Andes précolombiennes, un continent entier séparé des précédents par un océan. Cette apparition répétée, sur des territoires sans contact direct entre eux, montre qu’un même geste technique peut naître plusieurs fois de façon indépendante face à un même défi : teindre un motif avant même de tisser le fil.

La réinterprétation, quand le flou devient une mode plutôt qu’une technique

Le motif ikat a fini par être reproduit par impression industrielle, sans passer par la moindre ligature ni le moindre tissage traditionnel : un simple dessin flou imprimé sur du coton ou du polyester, vendu sous le nom d’ikat sans qu’aucune des étapes qui donnent son nom à la technique n’ait jamais eu lieu. Cette réinterprétation n’est pas nécessairement un problème en soi, mais elle change complètement ce qu’on achète : un motif qui rappelle l’ikat, pas un tissu réalisé selon cette technique.

Selon la description que Wikipédia consacre à l’ikat, cette technique de teinture par réserve des fils avant tissage se retrouve de façon indépendante en Asie du Sud-Est, en Asie centrale et en Amérique précolombienne, preuve qu’un même geste peut naître plusieurs fois sans lien de transmission directe entre ces régions.

On reconnaît en magasin un véritable ikat tissé à un détail simple : le flou du motif est présent aussi bien à l’endroit qu’à l’envers du tissu, parce qu’il vient de la teinture du fil lui-même et non d’une impression appliquée seulement en surface. Un motif imprimé, au contraire, montre presque toujours un envers beaucoup plus pâle, parfois totalement blanc, révélant que le dessin n’a jamais traversé la fibre du fil.

Reconnaître cette différence entre la technique et son image ne retire rien au plaisir de porter un motif qui rappelle l’ikat : cela permet simplement de savoir ce qu’on paie vraiment, et de ne pas confondre un geste de plusieurs jours de tissage avec une impression réalisée en quelques secondes sur une machine industrielle. Le même écart entre technique d’origine et motif détaché de son geste se retrouve dans d’autres matières du quotidien, comme le montre notre rubrique Textile & Tissage à propos des armures qui structurent un tissu.


Avatar de Léonie Brassart

À lire aussi